Les organisations des marins-pêcheurs de Méditerranée, fondées il y a plus de six cents ans, demandent un minimum de considération de la part des représentants de Bruxelles. Leur expertise a été reconnue en mai 2004 à Tunis avec l'élection du marseillais Mourad Kahoul comme président de MEDISAMAK. Affiliée au réseau Europêche, l'association méditerranéenne de marins-pêcheurs professionnels a pour objectifs de gérer la ressource ; sensibiliser aux problèmes de l'environnement maritime (pollution notamment); lutter contre la pêche illégale et le braconnage. MEDISAMAK, soutenue financièrement par l'Union européenne, permettra aussi de développer des partenariats commerciaux, techniques et scientifiques

Par Philippe LEGER*

Mourad Kahoul, patron charismatique des marins-pêcheurs de Marseille et du Golfe du Lion. Et de onze pays méditerranéens


M Mourad Kahoul, patron des marins-pêcheurs méditerranéens ( président de MEDISAMAK)

 

"LA PRUD'HOMIE DES PÊCHEURS DE MARSEILLE est la plus ancienne de France : notre juridiction existe officiellement depuis six siècles (1). Nous n'avons pas attendu les technocrates de Bruxelles pour organiser notre profession et gérer les ressources halieutiques. Avec les pêcheurs du Golfe du Lion (une zone qui s'étend de Marseille à Perpignan), nous pratiquons une pêche sélective, respectueuse de l'environnement et tournée vers la satisfaction des consommateurs" m'assure d'emblée et sereinement, M. Mourad Kahoul dans son bureau des Prud'hommes qui domine le site lumineux du Vieux Port de Marseille.

J'ai devant moi un personnage tout en rondeur. C'est un vrai marseillais sous des allures qui n'ont pourtant rien de pagnolesques. Son regard est celui de tous les gens de mer : un regard fixe, tour à tour profond et souriant mais toujours attentif. Cinq générations de marins-pêcheurs (sa famille est originaire d'Alger) ont forgé ce président charismatique, chaleureux et digne (mais qui jure comme un charretier dans le feu de l'action), salué par ses pairs pour son dévouement et son expertise. Ici, à Marseille, toute la corporation le connaît et le prénom de "Mourad" est un sésame qui vous ouvre bien des portes et vous attire les sympathies.


"Il ne s'agit pas de pêcher plus mais de pêcher mieux. Il faut assurer la traçabilité, valoriser les produits et en contrôler le négoce"

"Nous devons aux consommateurs la parfaite traçabilité des produits de notre pêche : du thon rouge comme du poisson bleu, poursuit le patron des pêcheurs. Si le thon rouge est le foie gras de la Méditerranée, il faut dire aussi que les investissements ont été conséquents. Notre but est maintenant de maîtriser la filière, de la prise à la commercialisation ; notre souhait est de prendre une part plus active au négoce…"

Il m'explique : "aujourd'hui, les pêcheurs français capturent les thons qui sont engraissés dans les fermes de la région de Murcia en Espagne. Vous avez dû voir le reportage sur la Six ?" J'acquiesce. Le reportage parlait de six fermes qui produisent à elles seules 5000 tonnes de thon rouge à sashimi par saison, plat à haute valeur gastronomique et culturelle au Japon*.

"Pour faire bref, reprend le président du Comité des Pêches, les Français capturent les thons, les Espagnols les engraissent et les Japonais les consomment sous forme de sushi. Tout le monde est conscient que l'organisation environnementale exige un meilleur contrôle de cette nouvelle activité commerciale, qui a des conséquences sur la ressource, mais ce contrôle ne doit pas s'effectuer au détriment des pêcheurs du Golfe qui se sont beaucoup endettés pour moderniser leur outil de travail. Nous sommes ouverts à une concertation avec la Commission européenne".

En décembre 2003, les marins-pêcheurs de toute l'Union européenne ont adressé une "première sommation" à Bruxelles en bloquant de nombreux ports. À Marseille, Nice, Ajaccio comme ailleurs, ils contestent les décisions des "technocrates" de réduire les captures de manière autoritaire et sans discernement. Bruxelles ne tient, leur semble-t-il, aucun compte des spécificités qui sont aussi culturelles. En Méditerranée, la profession n'a pas attendu l'UE pour s'organiser, établir son règlement. La Commission prévoit l'augmentation du maillage des filets et l'imposition de tailles de débarquement minimales pour une vingtaine de poissons, crustacés et mollusques. Les marins-pêcheurs sont conscients des enjeux et demandent aussi un minimum de considération. Là aussi, rien ne se fera sans concertation, sans une dose de démocratie participative.

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Illustration : Stamba GHOUL
Artiste plasticien du Panier - Marseille

De fait, les subventions de l'UE (1,2 milliard d'euros /an) ne seront pas diminuées mais réorientées. La Commission veut bien soutenir le secteur de la pêche en général mais pas contribuer à l'accroissement des capacités des captures qui alimentent les fermes d'élevage, ou plutôt d'engraissage du thon rouge pour satisfaire les palais des clients japonais. Cette pêche bénéficie du dernier cri de la technologie et les thons rouges sont capturés de plus en plus jeunes. La ressource serait-elle en danger ?
La WWF (World Wildlife Fund for Nature - Fond Mondial pour la Nature ) prévient que "le développement rapide de l'élevage du thon rouge dans le bassin méditerranéen risque de décimer une espèce déjà menacée par une pêche excessive". Les flottes de pêche françaises capturent 70 pour cent du thon rouge acheminé dans les fermes d'élevage espagnoles. L'organisation environnementale exige un meilleur contrôle de cette nouvelle activité commerciale.

Il va donc falloir que les pêcheurs "carguent leurs voiles". Comment s'y retrouveront-ils dans leurs comptes ? En ce qui concerne le thon rouge, M Mourad Kahoul préconise que les pêcheurs du Golfe du Lion prennent une part plus active au négoce. C'est logique et l'enjeu en vaut la chandelle.

"Autre problème : les souverainetés et les conflits liés à la pêche animent chaque année le débat sur le libre accès aux ressources halieutiques. Des conflits éclatent parfois à propos de la jouissance de droits historiques, qui autorisent certaines nations à venir pêcher dans la zone située entre 6 et 12 milles du rivage d'un autre pays (l'État riverain possède des droits exclusifs pour les 6 premiers milles). Au début des années 70, les pêcheurs espagnols lançaient leurs filets autour des Baléares. Aujourd'hui, ils sont dans le Golfe du Lion. N'oublions pas non plus la présence de plus de 200 palangriers asiatiques en Méditerranée comme le signale M. Serge PEREZ, Président de l'OP Proquaport..

"Nous sommes européens et l'UE est une force en laquelle je crois pour concilier nos intérêts et nous défendre. Nous avons amélioré la coordination entre les pêcheurs européens et associés. Comme M. Serge PEREZ, Président de l'OP, nous pensons que les demandes européennes nous incite à évoluer. Il est vrai que tout le monde n'a peut-être pas les moyens de suivre, mais certains d'entre nous ont pu investir dans des unités neuves permettant un travail de qualité et de surpasser la concurrence".

Ne risque-t-on pas un déclin des "stocks" en raison d'une surcapacité de la flotte ? M. Mourad Kahoul est conscient "qu'une gestion durable de la ressource nécessite de concilier pêche et environnement marin même si 90% de la pêche en Méditerranée reste artisanale". Pour lui, "il ne s'agit pas de pêcher plus mais de pêcher mieux" avec pour objectif "d'assurer la traçabilité et de valoriser le produit". Un souci qu'il partage avec Francisca Martinez, chef de projet de l'association européenne des Pêcheurs "Europêche" avec qui les professionnels de Marseille et du Golfe du Lion se sont associés pour négocier avec les représentants de Bruxelles et rassembler tous les pêcheurs professionnels de la grande bleue. Du 4 au 7 mai 2004, une association euroméditerranéenne a été constituée à Tunis.

Association MEDISAMAK

MEDISAMAK, association des professionnels du secteur de la pêche de 11 pays riverains de la Méditerranée vient d’être créée, le 14 mai 2004, création saluée par le Commissaire Fishler. Encouragée par la CE, validée par les Ministres méditerranéens à Venise en 2003, l’idée est donc devenue bien réelle. Soutenue financièrement par la CE, cette association est présidée par Mourad KAHOUL, qui est aussi secrétaire général de la Fédération Nationale des Activités Maritimes.C'est dire combien il s'est distingué par la force de ses arguments et la pertinence de ses convictions. Le directeur générale de la Chambre Algérienne de la Pêche et de l'Aquaculture, Rahmani TOUFIK a été désignée vice-pésident.Son siège a été fixé à Tarragone (Espagne).

MEDISAMAK est ouverte à toute organisation nationale représentative des professionnels de la pêche en Méditerranée. Elle rassemble à ce jour les professionnels de la pêche de onze pays : Albanie, Algérie, Égypte, Espagne, France, Grèce, Italie, Lybie, Malte, Maroc et Tunisie. Des discussions très avancées sont en cours avec les professionnels d'autres pays comme Chypre, le Liban, Israël. La liste n'est pas exhaustive. Parmi les objectifs de l'Association Méditerranéenne, une gestion durable de la ressource bien sûr mais aussi une meilleure protection de l'environnement. Elle permettra aussi de lutter contre la pêche illégale et le braconnage. MEDISAMAK est affiliée au réseau Europêche, une organisation non gouvernementale internationale qui est déjà membre observateur au sein de l'OIT (Organisation Internationale du Travail).

Philippe LEGER
*Secréraire général
du Comité Européen Marseille

(1 )"Il faut en effet remonter au Xe siècle pour trouver à Marseille les premières traces des prud'homies de pêcheurs. Mais ce sont les lettres patentes de 1452 et 1477 du roi René, comte de Provence, confirmées par la lettre patente de 1481 de Louis XI qui ont fait entrer cette institution dans notre droit" (sources : les Prud'homies de Pêche. Activez le lien pour accéder au site SVP)
Les prud'hommes pêcheurs détiennent un véritable pouvoir de police judiciaire. Avant d'entrer en fonction, ils prêtent serment devant le juge d'instance de leur résidence en ces termes : "Je jure de remplir avec fidélité les fonctions de prud'homme pêcheur et de faire exécuter ponctuellement les règlements relatifs à la pêche côtière, de me conformer aux ordres qui me seront donnés par mes supérieurs et de signaler les contraventions aux règlements sans haine ni ménagement pour les contrevenants".

(2) Le sashimi est un plat de filets de poisson crû. Les tranches de poisson sont accompagnées de daikon râpé et l'assaisonnement est du shôyu auquel on mélange du wasabi, le raifort japonais. Au Japon, c'est une tradition culinaire qui s'apparente à un art, sinon à une religion.

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