C'est pour
éviter ces divisions du monde qui mènent, de manière
inéluctable, à l'écrasement des faibles, aux
crises, aux famines et aux guerres, que l'OMC a pour ambition d'établir
de nouvelles règles, plus justes :
dans cette enceinte chaque pays siège avec les autres sur un
pied d'égalité.
L'OMC consacre une vision multipolaire du monde.
L'échec de Cancun, qui n'est pas définitif, s'avère
paradoxalement un succès pour l'OMC : les pays en développement
ont fait entendre leurs revendications et pèsent dans les négociations.
À un tel point qu'ils ont réussi à les bloquer.
Mais les intérêts des pays du Sud divergent entre eux
aussi. Il y a fort à parier que des pays ACP qui ont fait la
fine bouche à l'égard de l'UE reviendront vite à
une conception plus saine de leurs propres intérêts.
La conception des droits humains n'est pas universelle
Dans
les pays surpeuplés, on fait peu cas de la dignité et
de la vie de l'individu.
En cas d'échec
du "cycle du développement" (c'est ainsi que l'on
qualifie aussi le cycle de Doha), on reviendrait à des accords
bilatéraux entre pays ou groupes de pays. Les règles
ne seraient donc plus identiques pour tout le monde et consacreraient
la loi des plus forts, sans recherche d'équité, de justice,
d'humanité
À ce jour, l'Union Européenne est la seule organisation
d'Etats qui peut, de manière crédible, proposer des
règles équitables pour le commerce mondial, plus justes,
plus humaines. Ses détracteurs feraient bien de tourner et
retourner douze fois leurs langues dans leurs bouches avant de la
dénigrer !
Tâche
ardue
Les
pays du Sud placés au cur du cycle de Doha, qualifié
de "cycle de développement", ont fait entendre à Cancun
leurs revendications comme à Seattle en 1999. Cette fois-ci
au sein d'un groupe, "le G22", emmené par le Brésil,
l'Inde et la Chine (qui vient de faire son entrée au sein de
l'OMC).
Ce
groupe est directement responsable du blocage des négociations
et de la fin, ex-abrupto, de la conférence de Cancun. Une fin
en forme de queue-de-poisson - et de pied de nez aux délégations
de l'Union Européenne et des Etats-Unis. L'échec de
Cancun est relatif et n'entraîne pas la fin prématurée
du cycle de Doha.
Le
directeur général de l'OMC, M. Supachai Panitchpakdi,
a promis de s'efforcer " de reconstruire le processus ", au plus tard
le 15 décembre avec les ambassadeurs des pays membres au siège
de l'OMC à Genève. "La tâche sera ardue", a-t-il
reconnu, même si dans le communiqué final, les ministres
parlent de "progrès considérables" et affirment leur
volonté de faire aboutir le cycle de négociations commerciales
multilatérales.
Le
commissaire européen, M. Pascal Lamy, doute que " les ambassadeurs
parviennent à se mettre d'accord là où les ministres
ont échoué ".
Son
homologue américain, Robert Zoellick, a affiché le même
pessimisme. "Il est difficile de croire, dans la situation où
nous nous trouvons maintenant, que nous serons capables de terminer
à temps. " C'est-à-dire de conclure le cycle de négociation
de Doha fin 2004, au plus tard.
Pour
exporter des produits et services à haute valeur ajoutée,
l'Union Européenne a besoin de pays du Sud développés.
Pas
de pays affamés aux campagnes dévastées par le
dumping du Nord !
À l'OMC,
l'ensemble des points en discussion doit faire l'objet d'un compromis
et les arrangements sectoriels sont exclus car ils ne permettent pas
la répartition des avantages entre tous les participants. Et
ils compromettent les chances d'aboutir à un résultat
final acceptable par tous. Tous les accords négociés
doivent constituer un " paquet global " et donner lieu à un
" engagement unique. " En bref, pour reprendre les mots de Pascal
Lamy, " il n'y aura d'accord sur rien tant qu'il n'y aura pas d'accord
sur tout ".
Les règles
actuelles permettent aux pays riches de subventionner leurs exportations
agricoles tout en obligeant les pays pauvres à ouvrir leurs
marchés, acculant ainsi à la misère des millions
de petits agriculteurs.
En réponses
aux critiques, justifiées, de pays en développement
et, notamment du groupe des 22, critiques reprises par les altemondialistes,
l'Union Européenne a consenti à une réduction
des aides de 45 % sur six ans et fait des propositions alléchantes
à ses partenaires : abaissement moyen de 36 % des droits
de douanes à l'importation, assorti d'un plancher fixé
à 15%. Propositions dont la crédibilité est contestée
par des spécialistes comme M. Jacques Berthelot, chercheur
associé au laboratoire Dynamiques rurales de l'Institut national
polytechnique de Toulouse, qui accuse dans Le
Monde diplomatique de septembre 2003, l'Union européenne
et les Etats-Unis de faire preuve de duplicité..
Toujours est-il
qu'un accord a été scellé entre Américains
et Européens à Genève en août dernier,
en préparation à la conférence de Cancun.. Histoire
sans doute de ne pas renouveler l'erreur de Seattle.
Un
échec dû à l'obstination des États-Unis
à faire disparaître les soutiens de lEurope à
ses exportations tout en protégeant les leurs. Ne
s'est-on pas trompés de conférence ?
Les exportations
subventionnées de l'UE ne représentent que 10 % de sa
production de céréales et de produits laitiers, 8 %
de sa production de viandes et 30 % de sa production de sucre". Pour
exporter des produits et services à haute valeur ajoutée,
l'Union Européenne a besoin de pays du Sud développés.
Pas de pays affamés aux campagnes dévastées par
le dumping du Nord.
À tout
le moins, contrairement aux craintes exprimées en début
de conférence, ce ne sont pas les divergences sur l'agriculture
qui sont expressément à l'origine de la rupture mais
les sujets qui constituaient l'ordre du jour même de la conférence
ministérielle de Cancun : "l'investissement, la politique de
la concurrence, la transparence des marchés publics ou la facilitation
des échanges (autrement dit, la simplification des formalités
douanières).Les pays en développement souhaitaient clôre
le dossier agricole avant de traiter les sujets dits de Singapour.
Clôture
hâtive de la conférence
L'Europe souhaitait
l'ouverture de négociations sur les sujets de Singapour, comme
d'ailleurs le Japon et dans une moindre mesure les Etats-Unis. Les
pays en développement comme l'Inde s'y sont farouchement opposés.
À tout le moins, ils avaient prévenus :"On n'abordera
pas d'autres sujets, tant qu'on n'aura pas trouvé un accord
sur l'agriculture". Et puis selon ces partenaires du Sud, "dans
les négociations actuelles à l'OMC, les quatre thèmes
ne font pas parties intégrantes des négociations du
Programme de travail de Doha et ne relèvent donc pas du Comité
des négociations commerciales. Il est par conséquent
incorrect de dire que ces questions font partie d'un Engagement unique."
La logique du
déroulement de la conférence a été posée
par les pays du Sud. Il a donc suffi que ces pays refusent le lancement
de négociations sur un seul des quatre sujets de Singapour
pour que le président de la conférence ministérielle,
le ministre mexicain des affaires étrangères Luis Ernesto
Derbez, en conclut, peut-être de manière hâtive,
qu'il lui était impossible de faire plier les pays riches sur
l'agriculture. M. Derbez s'est empressé de dresser un constat
d'échec. Et de clore la conférence. Pour certains observateurs,
la connivence de la présidence mexicaine avec les ministres
du Sud ne fait aucun doute.
Le
secteur des services, moteur de croissance dans les pays industrialisés
On peut s'étonner
du manque de détermination de la présidence mexicaine
à poursuivre les négociations. Les pays du Nord, conscients
de leurs responsabilités dans la crise qui frappe l'agriculture
des pays du Sud, ont fait preuve, surtout l'Union Européenne,
très attentive aux problèmes de développement,
d'une très grande flexibilité dans les négociations.
Sans doute attendaient-ils de leurs partenaires des concessions dans
d'autres domaines, notamment en matière de service.
Ce secteur constitue en effet aujourd'hui le principal moteur de croissance
pour les pays développés : il représente
les deux tiers du produit intérieur brut de l'Union européenne
et 70 % de son emploi, la situation étant sensiblement la même
aux États-Unis.
"Clause
de la paix" : Attac dénonce le silence assourdissant sur l'esclavage
dans les pays en développement
En attendant
l'échéance du 1er janvier 2005, on peut aussi se poser
des questions sur la "clause de paix", valable jusqu'au 31 décembre
2003 et qui fait toujours l'objet de diverses interprétations,
tant sur la forme que sur le fond.
Dans cette clause,
les différents pays de l'OMC se sont engagés à
ne pas introduire de recours en contestation des politiques de
soutien menées par leurs partenaires en faveur du
secteur agricole.
Cette clause
ne concerne pas seulement l'Union Européenne et les Etats-Unis,
mais aussi la Chine, co-leader du groupe des 22, "qui accorde aussi
des subventions à ses agriculteurs, exploite des millions d'internés,
corvéables à merci, dans des milliers de camps de rééducation,
pour la fabrication des biens d'exportation (thé, chaussures,
textiles, machines...)
Le Sud n'est
donc pas non plus exempt de critiques.Comme le rappelle José
Bové, la Chine aussi pratique une agriculture d'OGM aussi effrénée
qu'insensée, qui ne prend aucun recul pour l'environnement
et la santé des consommateurs.
Le groupe ATTAC
enfonce le clou en rappelant que "les dirigeants du gouvernement chinois
au cours de leur visite dans les différents pays démocrates,
ne manquent jamais de rappeler aux associations de défense
des droits de l'homme, qui les interpellent, que la démocratie
et les droits de l'homme, (qu'ils soient liés au droit pénal
ou au droit du travail ), ne sont pas des valeurs universelles". Selon
les autorités chinoises, ces droits n'auraient donc rien de
légitime et ne seraient que la conséquence de l'anthropocentrisme
occidentale.
On pourrait aussi
citer le travail forcé au Brésil, un autre membre du
G22. Défrichage des forêts : "Retenus prisonniers, les
esclaves ne gagnent que leur nourriture et sont facilement abattus
s'ils essaient de s'enfuir". Une bonne partie du bois coupé
dans des conditions ignobles est exportée
Inde (encore
un membre du G22), Pakistan, Népal, Bangladesh, Sri Lanka :
"des dizaines de millions d'adultes et d'enfants sont victimes de
la servitude pour dette, qui sévit dans l'industrie du tapis,
les briqueteries, les carrières, les fermes agricoles. Beaucoup
sont esclaves depuis plusieurs générations". Philippines
: "plusieurs milliers de familles de tribus divers sont liées
à des propriétaires philippins par un système
de servitude".
Thaïlande
: "dans le nord-est et dans les pays limitrophes des rabatteurs achètent
des enfants et des adolescent à des familles démunies.
Ils les vendent comme domestiques, ouvriers, ou prostitués.
Travail forcé et privation de liberté ". La liste, hélas
! n'est pas exhaustive
L'Europe aussi
est concernée : Grande-Bretagne : "Des milliers de domestiques
asiatiques sont asservis par les riches résidents originaires
du Golfe. Exploités dans des conditions infernales, ils sont
privés de papiers et de liberté".
Portugal : "Le
travail clandestin des enfants subsiste au Portugal dans les industries
de la chaussure, du textile, dans les carrières et l'hôtellerie.
Salaires dérisoires, nombreux accidents de travail".
|
L'Organisation
Mondiale du Commerce, qui a son siège à Genève,
est une organisation multipolaire qui entend maîtriser
et réguler la mondialisation par la voie multilatérale
|
"Les
pays les plus frappés par la pauvreté sont les plus
protectionnistes"
Pour Mme Maria
Livanos Cattaui, secrétaire générale de Chambre
de commerce internationale qui a convoqué à Cancun une
centaine de " capitaines d'industrie", "le commerce international,
l'ouverture des marchés, l'abaissement des droits de douanes
sont parmi les plus puissants contributeurs à la croissance,
à l'augmentation du niveau de vie, à la création
des entreprises, de l'emploi, des richesses."
Le groupe
de pression patronal présent dans 130 pays fait valoir que
"dans tous les pays qui ont ouvert leurs marchés, on assiste
à des résultats époustouflants. Il cite en exemple
la Chine, l'Inde et la Corée du Sud, qui se trouvait, il y
a 30 ans au niveau du Ghana". La Chambre de commerce international
en conclut que "les pays les plus frappés par la pauvreté
sont les plus protectionnistes.
Aucun doute
pour ces patrons, l'OMC est une organisation chargée de rédiger
et d'imposer des règles justes : "C'est le seul garant des
intérêts des petits pays, avec des règles qui
s'appliquent à tous. Si l'on réussit ces négociations,
ce ne sont pas les grandes entreprises qui vont en tirer les bénéfices
: elles l'ont déjà fait avec l'ouverture des marchés
entre pays développés. C'est surtout intéressant
pour les pays du Sud. Elles aiment les règles bien faites,
qui amènent une compétition ouverte et correcte. Un
bon marché a besoin de bonnes règles - mais aussi de
liberté. Comme nous tous".
Un enthousiasme
que ne partageait pas M. Lee Kyang Hae, 56 ans, d'une organisation
paysanne coréenne. "Pour montrer la gravité de la situation
à laquelle les fermiers doivent faire face dans le monde entier
à cause de la libéralisation du commerce", il s'est
ouvert le ventre sous le regard amorphe des policiers mexicains qui
barraient le passage à la manifestation. Si sa mort a laissé
ces policiers indifférents, elle a vivement ému les
manifestants, pour le moins.
Aujourd'hui,
le marché n'est ni "bon" et n'a visiblement pas "de
bonnes règles pour une compétition ouverte et correcte".
Nous sommes toujours dans une économie de Far West ou se développent
les marchés aux esclaves. L'Europe tente d'inverser les règles
d'un jeu cruel en soutenant les initiatives du commerce alternatif
et en prônant une économie plus solidaire. En cas d'échec
du cycle de Doha, la conception "multipolaire" de l'OMC
sera compromise. Les "grands" pays du Nord et du Sud se
battront pour imposer leurs propres règles. Dans cette bataille,
les points de vue américains et européens divergent.
L'Union européenne préconise un "commerce équitable",
concept que les Etats-Unis remettent en cause au nom du libéralisme
et d'une conception darwinienne du monde.
Philippe LEGER
- Secrétaire général du Comité Européen
Marseille
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et Polytechnicien
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