L'ÉCHEC RELATIF DE CANCUN

L’OMC : une organisation irremplaçable

L'Union Européenne a soutenu l'opération "Max Havelaar" dès son lancement et soutient le concept de "commerce équitable". L'UE est la seule organisation d'Etats, au sein de l'OMC, qui propose de manière crédible de nouvelles règles pour mettre de l'ordre dans l'économie de "Far West" du monde - et contribuer à la fermeture des marchés aux esclaves.

"LA CONFÉRENCE ministérielle de Cancun a manifesté, une fois de plus, toutes les contradictions et toutes les tensions d'un monde en interdépendance grandissante, d'un monde où les conflits commerciaux se multiplient, tant entre les grandes puissances, bloc européen contre bloc américain, qu'entre pays du Nord et pays du Sud."

Le but de l'OMC n'est pas de faire entériner cet état du monde, mais de s'en dégager, non par la violence et la force armée, mais par la négociation, la prise en compte des problèmes rencontrés par les populations des pays partenaires, par le droit. Même si elle reste le lieu de toutes les contradictions, l'OMC dispose d'un vaste champ de compétences, d'esprits remarquables et demeure une organisation irremplaçable.
(Ph .L.)


 


Le commissaire européen au Commerce, M. Pascal Lamy, semble bien perplexe après la clôture, ex-abrupto, de la conférence ministérielle de l'OMC à Cancun
(photo : Médiathèque de la Commission européenne)

 

Port de Takoradi (Ghana):le chargement des noix de cacao dépend aussi de l'issue du cycle de Doha (photo : Médiathèque CE)

 

Le cycle de Doha n'est pas terminé pour autant, mais il semble difficile que les négociateurs parviennent à un accord avant le 1er janvier 2005

Par Philippe LEGER
Secrétaire Général du Comité Européen Marseille

C'est pour éviter ces divisions du monde qui mènent, de manière inéluctable, à l'écrasement des faibles, aux crises, aux famines et aux guerres, que l'OMC a pour ambition d'établir de nouvelles règles, plus justes : dans cette enceinte chaque pays siège avec les autres sur un pied d'égalité.
L'OMC consacre une vision multipolaire du monde.
L'échec de Cancun, qui n'est pas définitif, s'avère paradoxalement un succès pour l'OMC : les pays en développement ont fait entendre leurs revendications et pèsent dans les négociations. À un tel point qu'ils ont réussi à les bloquer.

Mais les intérêts des pays du Sud divergent entre eux aussi. Il y a fort à parier que des pays ACP qui ont fait la fine bouche à l'égard de l'UE reviendront vite à une conception plus saine de leurs propres intérêts. La conception des droits humains n'est pas universelle… Dans les pays surpeuplés, on fait peu cas de la dignité et de la vie de l'individu.

En cas d'échec du "cycle du développement" (c'est ainsi que l'on qualifie aussi le cycle de Doha), on reviendrait à des accords bilatéraux entre pays ou groupes de pays. Les règles ne seraient donc plus identiques pour tout le monde et consacreraient la loi des plus forts, sans recherche d'équité, de justice, d'humanité
À ce jour, l'Union Européenne est la seule organisation d'Etats qui peut, de manière crédible, proposer des règles équitables pour le commerce mondial, plus justes, plus humaines. Ses détracteurs feraient bien de tourner et retourner douze fois leurs langues dans leurs bouches avant de la dénigrer !

Tâche ardue

Les pays du Sud placés au cœur du cycle de Doha, qualifié de "cycle de développement", ont fait entendre à Cancun leurs revendications comme à Seattle en 1999. Cette fois-ci au sein d'un groupe, "le G22", emmené par le Brésil, l'Inde et la Chine (qui vient de faire son entrée au sein de l'OMC).

Ce groupe est directement responsable du blocage des négociations et de la fin, ex-abrupto, de la conférence de Cancun. Une fin en forme de queue-de-poisson - et de pied de nez aux délégations de l'Union Européenne et des Etats-Unis. L'échec de Cancun est relatif et n'entraîne pas la fin prématurée du cycle de Doha.

Le directeur général de l'OMC, M. Supachai Panitchpakdi, a promis de s'efforcer " de reconstruire le processus ", au plus tard le 15 décembre avec les ambassadeurs des pays membres au siège de l'OMC à Genève. "La tâche sera ardue", a-t-il reconnu, même si dans le communiqué final, les ministres parlent de "progrès considérables" et affirment leur volonté de faire aboutir le cycle de négociations commerciales multilatérales.

Le commissaire européen, M. Pascal Lamy, doute que " les ambassadeurs parviennent à se mettre d'accord là où les ministres ont échoué ".

Son homologue américain, Robert Zoellick, a affiché le même pessimisme. "Il est difficile de croire, dans la situation où nous nous trouvons maintenant, que nous serons capables de terminer à temps. " C'est-à-dire de conclure le cycle de négociation de Doha fin 2004, au plus tard.

Pour exporter des produits et services à haute valeur ajoutée, l'Union Européenne a besoin de pays du Sud développés.
Pas de pays affamés aux campagnes dévastées par le dumping du Nord !

À l'OMC, l'ensemble des points en discussion doit faire l'objet d'un compromis et les arrangements sectoriels sont exclus car ils ne permettent pas la répartition des avantages entre tous les participants. Et ils compromettent les chances d'aboutir à un résultat final acceptable par tous. Tous les accords négociés doivent constituer un " paquet global " et donner lieu à un " engagement unique. " En bref, pour reprendre les mots de Pascal Lamy, " il n'y aura d'accord sur rien tant qu'il n'y aura pas d'accord sur tout ".

Les règles actuelles permettent aux pays riches de subventionner leurs exportations agricoles tout en obligeant les pays pauvres à ouvrir leurs marchés, acculant ainsi à la misère des millions de petits agriculteurs.
En réponses aux critiques, justifiées, de pays en développement et, notamment du groupe des 22, critiques reprises par les altemondialistes, l'Union Européenne a consenti à une réduction des aides de 45 % sur six ans et fait des propositions alléchantes à ses partenaires : abaissement moyen de 36 % des droits de douanes à l'importation, assorti d'un plancher fixé à 15%. Propositions dont la crédibilité est contestée par des spécialistes comme M. Jacques Berthelot, chercheur associé au laboratoire Dynamiques rurales de l'Institut national polytechnique de Toulouse, qui accuse dans Le Monde diplomatique de septembre 2003, l'Union européenne et les Etats-Unis de faire preuve de duplicité..

Toujours est-il qu'un accord a été scellé entre Américains et Européens à Genève en août dernier, en préparation à la conférence de Cancun.. Histoire sans doute de ne pas renouveler l'erreur de Seattle.…Un échec dû à l'obstination des États-Unis à faire disparaître les soutiens de l’Europe à ses exportations tout en protégeant les leurs. Ne s'est-on pas trompés de conférence ?

Les exportations subventionnées de l'UE ne représentent que 10 % de sa production de céréales et de produits laitiers, 8 % de sa production de viandes et 30 % de sa production de sucre". Pour exporter des produits et services à haute valeur ajoutée, l'Union Européenne a besoin de pays du Sud développés. Pas de pays affamés aux campagnes dévastées par le dumping du Nord.

À tout le moins, contrairement aux craintes exprimées en début de conférence, ce ne sont pas les divergences sur l'agriculture qui sont expressément à l'origine de la rupture mais les sujets qui constituaient l'ordre du jour même de la conférence ministérielle de Cancun : "l'investissement, la politique de la concurrence, la transparence des marchés publics ou la facilitation des échanges (autrement dit, la simplification des formalités douanières).Les pays en développement souhaitaient clôre le dossier agricole avant de traiter les sujets dits de Singapour.

Clôture hâtive de la conférence

L'Europe souhaitait l'ouverture de négociations sur les sujets de Singapour, comme d'ailleurs le Japon et dans une moindre mesure les Etats-Unis. Les pays en développement comme l'Inde s'y sont farouchement opposés. À tout le moins, ils avaient prévenus :"On n'abordera pas d'autres sujets, tant qu'on n'aura pas trouvé un accord sur l'agriculture". Et puis selon ces partenaires du Sud, "dans les négociations actuelles à l'OMC, les quatre thèmes ne font pas parties intégrantes des négociations du Programme de travail de Doha et ne relèvent donc pas du Comité des négociations commerciales. Il est par conséquent incorrect de dire que ces questions font partie d'un Engagement unique."

La logique du déroulement de la conférence a été posée par les pays du Sud. Il a donc suffi que ces pays refusent le lancement de négociations sur un seul des quatre sujets de Singapour pour que le président de la conférence ministérielle, le ministre mexicain des affaires étrangères Luis Ernesto Derbez, en conclut, peut-être de manière hâtive, qu'il lui était impossible de faire plier les pays riches sur l'agriculture. M. Derbez s'est empressé de dresser un constat d'échec. Et de clore la conférence. Pour certains observateurs, la connivence de la présidence mexicaine avec les ministres du Sud ne fait aucun doute.

Le secteur des services, moteur de croissance dans les pays industrialisés

On peut s'étonner du manque de détermination de la présidence mexicaine à poursuivre les négociations. Les pays du Nord, conscients de leurs responsabilités dans la crise qui frappe l'agriculture des pays du Sud, ont fait preuve, surtout l'Union Européenne, très attentive aux problèmes de développement, d'une très grande flexibilité dans les négociations. Sans doute attendaient-ils de leurs partenaires des concessions dans d'autres domaines, notamment en matière de service. Ce secteur constitue en effet aujourd'hui le principal moteur de croissance pour les pays développés : il représente les deux tiers du produit intérieur brut de l'Union européenne et 70 % de son emploi, la situation étant sensiblement la même aux États-Unis.

"Clause de la paix" : Attac dénonce le silence assourdissant sur l'esclavage dans les pays en développement

En attendant l'échéance du 1er janvier 2005, on peut aussi se poser des questions sur la "clause de paix", valable jusqu'au 31 décembre 2003 et qui fait toujours l'objet de diverses interprétations, tant sur la forme que sur le fond.

Dans cette clause, les différents pays de l'OMC se sont engagés à ne pas introduire de recours en contestation des politiques de soutien menées par leurs partenaires en faveur du secteur agricole.

Cette clause ne concerne pas seulement l'Union Européenne et les Etats-Unis, mais aussi la Chine, co-leader du groupe des 22, "qui accorde aussi des subventions à ses agriculteurs, exploite des millions d'internés, corvéables à merci, dans des milliers de camps de rééducation, pour la fabrication des biens d'exportation (thé, chaussures, textiles, machines...)

Le Sud n'est donc pas non plus exempt de critiques.Comme le rappelle José Bové, la Chine aussi pratique une agriculture d'OGM aussi effrénée qu'insensée, qui ne prend aucun recul pour l'environnement et la santé des consommateurs.

Le groupe ATTAC enfonce le clou en rappelant que "les dirigeants du gouvernement chinois au cours de leur visite dans les différents pays démocrates, ne manquent jamais de rappeler aux associations de défense des droits de l'homme, qui les interpellent, que la démocratie et les droits de l'homme, (qu'ils soient liés au droit pénal ou au droit du travail ), ne sont pas des valeurs universelles". Selon les autorités chinoises, ces droits n'auraient donc rien de légitime et ne seraient que la conséquence de l'anthropocentrisme occidentale.

On pourrait aussi citer le travail forcé au Brésil, un autre membre du G22. Défrichage des forêts : "Retenus prisonniers, les esclaves ne gagnent que leur nourriture et sont facilement abattus s'ils essaient de s'enfuir". Une bonne partie du bois coupé dans des conditions ignobles est exportée…

Inde (encore un membre du G22), Pakistan, Népal, Bangladesh, Sri Lanka : "des dizaines de millions d'adultes et d'enfants sont victimes de la servitude pour dette, qui sévit dans l'industrie du tapis, les briqueteries, les carrières, les fermes agricoles. Beaucoup sont esclaves depuis plusieurs générations". Philippines : "plusieurs milliers de familles de tribus divers sont liées à des propriétaires philippins par un système de servitude".

Thaïlande : "dans le nord-est et dans les pays limitrophes des rabatteurs achètent des enfants et des adolescent à des familles démunies. Ils les vendent comme domestiques, ouvriers, ou prostitués. Travail forcé et privation de liberté ". La liste, hélas ! n'est pas exhaustive…

L'Europe aussi est concernée : Grande-Bretagne : "Des milliers de domestiques asiatiques sont asservis par les riches résidents originaires du Golfe. Exploités dans des conditions infernales, ils sont privés de papiers et de liberté".

Portugal : "Le travail clandestin des enfants subsiste au Portugal dans les industries de la chaussure, du textile, dans les carrières et l'hôtellerie. Salaires dérisoires, nombreux accidents de travail".

L'Organisation Mondiale du Commerce, qui a son siège à Genève, est une organisation multipolaire qui entend maîtriser et réguler la mondialisation par la voie multilatérale

"Les pays les plus frappés par la pauvreté sont les plus protectionnistes"

Pour Mme Maria Livanos Cattaui, secrétaire générale de Chambre de commerce internationale qui a convoqué à Cancun une centaine de " capitaines d'industrie", "le commerce international, l'ouverture des marchés, l'abaissement des droits de douanes sont parmi les plus puissants contributeurs à la croissance, à l'augmentation du niveau de vie, à la création des entreprises, de l'emploi, des richesses."

Le groupe de pression patronal présent dans 130 pays fait valoir que "dans tous les pays qui ont ouvert leurs marchés, on assiste à des résultats époustouflants. Il cite en exemple la Chine, l'Inde et la Corée du Sud, qui se trouvait, il y a 30 ans au niveau du Ghana". La Chambre de commerce international en conclut que "les pays les plus frappés par la pauvreté sont les plus protectionnistes.

Aucun doute pour ces patrons, l'OMC est une organisation chargée de rédiger et d'imposer des règles justes : "C'est le seul garant des intérêts des petits pays, avec des règles qui s'appliquent à tous. Si l'on réussit ces négociations, ce ne sont pas les grandes entreprises qui vont en tirer les bénéfices : elles l'ont déjà fait avec l'ouverture des marchés entre pays développés. C'est surtout intéressant pour les pays du Sud. Elles aiment les règles bien faites, qui amènent une compétition ouverte et correcte. Un bon marché a besoin de bonnes règles - mais aussi de liberté. Comme nous tous".

Un enthousiasme que ne partageait pas M. Lee Kyang Hae, 56 ans, d'une organisation paysanne coréenne. "Pour montrer la gravité de la situation à laquelle les fermiers doivent faire face dans le monde entier à cause de la libéralisation du commerce", il s'est ouvert le ventre sous le regard amorphe des policiers mexicains qui barraient le passage à la manifestation. Si sa mort a laissé ces policiers indifférents, elle a vivement ému les manifestants, pour le moins.

Aujourd'hui, le marché n'est ni "bon" et n'a visiblement pas "de bonnes règles pour une compétition ouverte et correcte". Nous sommes toujours dans une économie de Far West ou se développent les marchés aux esclaves. L'Europe tente d'inverser les règles d'un jeu cruel en soutenant les initiatives du commerce alternatif et en prônant une économie plus solidaire. En cas d'échec du cycle de Doha, la conception "multipolaire" de l'OMC sera compromise. Les "grands" pays du Nord et du Sud se battront pour imposer leurs propres règles. Dans cette bataille, les points de vue américains et européens divergent. L'Union européenne préconise un "commerce équitable", concept que les Etats-Unis remettent en cause au nom du libéralisme et d'une conception darwinienne du monde.

 

Philippe LEGER - Secrétaire général du Comité Européen Marseille

Découvrir le témoignage de M. Philippe Herzog, Député européen et Polytechnicien

 

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Le coût de production d'un poulet au Burkina Faso, l'un des pays les plus pauvres de la planète, est supérieur au prix de vente d'un poulet français élevé en batterie.Les règles actuelles du commerce international interdisent aux Burkinabés d'empêcher l'importation de ces poulets sur leur territoire… On devine la suite.La production locale n'est guère encouragée et le poulet, payé en devises, reste un met de luxe pour le Burkinabé moyen. Le pauvre en fait un festin de roi avec les pattes. Nous avons bien écrit les "pattes" - pas les cuisses