L'ITALIE À L'HEURE EUROPÉENNE

 

DANTE
Poète et penseur politique

Compte rendu de la conférence
donnée par Mme Jacqueline RISSET

Professeur à l’Université de Rome
Traductrice de la Divine Comédie

 

La culture est le patrimoine commun à tout citoyen européen . Elle est une valeur de base pour construire et comprendre l’Europe . Etudier les grands auteurs permet de pénétrer à la fois l’âme d’un pays voisin et découvrir en même temps un aspect de l’histoire européenne. Les valeurs développées rejoignent les nôtres. Connaître une œuvre c’est puiser une richesse de réflexion qu nous permet de mieux affronter les problèmes que nous rencontrons. C’est pourquoi le Comité Européen Marseille avait choisi, à l’occasion de la présidence européenne italienne, d’inviter Madame Jacqueline RISSET, Professeur à l’Université de Rome pour parle au public marseillais de Dante, poète et penseur politique.

La conférencière ressuscite le monde poétique de Dante
C'est devant une salle comble (de nombreux auditeurs étaient restés debout) que Jaqueline Risset qui avait accepté de faire le voyage de Rome, a commencé son propos. Grâce à son travail titanesque de traduction, elle ressuscite tout un monde poétique. Elle est à ce point pénétrée de l'œuvre de Dante qu’elle l'évoque comme si elle avait vécu à son époque. Devant son témoignage, l'auditoire est sous le charme. Le désir du poète italien de reproduire le foisonnement de la vie n’est pas sans rappeler l’univers baroque de Shakespeare et la complexité de notre époque en pleine mutation.

La démarche si originale de Dante est une introspection, un voyage mystique initiatique à la recherche de l’accomplissement de l’homme à travers les méandres et les pièges de la réalité humaine pour accomplir son destin. La " divine comédie "est une œuvre d’édification intellectuelle, morale et spirituelle de l’humanité.

À travers sa poésie et sa force d’évocation, les peintres ont puisé une inépuisable inspiration pour traduire par leur palette de couleurs cette œuvre littéraire.

Mais la recherche de la perfection de Dante dépasse l’exigence de l’Église du Moyen Âge. Il prône non seulement l’éducation morale mais aussi la connaissance - quitte à enfreindre les préceptes étroits d’alors. L’image est donnée avec force par la rencontre avec Ulysse qui dit à ses marins : "Vous n’êtes pas nés pour vivre comme des bêtes mais pour suivre vertu et connaissance ". L’homme doit connaître toujours plus ; ainsi fait-il franchir à Ulysse les colonnes d’Hercule. C’était au Moyen Âge une transgression terrible. Cette soif de la connaissance participe au grand bouleversement scientifique et culturel de la Renaissance…une véritable révolution dans la conception de l’univers d’alors.

Dante imagine dans sa vison poétique l’au-delà pour mieux sonder les profondeurs de l’âme humaine et les visées impénétrables de Dieu. Mais son œuvre ne saurait se limiter à un projet purement initiatique et religieux. Dans " la divine comédie", il peint une fresque de la société du XIII° siècle dont va s’inspirer Balzac pour écrire la " Comédie humaine ".

Dans sa représentation du royaume des morts, il fait déambuler des figures célèbres de l'histoire…et même ses contemporains dont il juge des actions ! Sa ville natale est Florence, une République régie par des règles inspirées par la Rome antique, une ville indépendante qui a une conception très stricte de la pratique politique. Pour éviter toute tentative de corruption, les prieurs étaient élus pour trois mois et vivaient dans l’isolement.

Dante, esprit rigoureux et épris de justice, revendique "un monde gouverné par deux soleils". Il prône la séparation des pouvoirs. Sa vision qui dissocie le temporel du spirituel, est étonnamment moderne et d'actualité. Ce génie un grand précurseur de la laïcité

Avec ses principes moraux, on comprend facilement que Dante ne pouvait accepter les agissements du Pape. Boniface VIII voulait soumettre Florence à son autorité. C’est dans cette opposition que le courage politique de Dante apparaît le plus clairement. Esprit rigoureux, épris de justice, il réclame un monde gouverné par " deux soleils " : l’empereur pour organiser le monde terrestre, le pape qui représente Dieu sur terre. Or les malheurs de l’Italie à son époque proviennent de ce que " l’un des deux a éteint l’autre  : l’épée est jointe au bâton pastoral ; et tous deux réunis par la force vont mal parce que, étant dans la même main, l’un ne craint pas l’autre ".

Dante ne trouva pas de termes assez durs pour dénoncer les pratiques de simonie (trafic des choses saintes et des biens spirituels) de Boniface VIII. Il n’hésita pas à envoyer dans sa " divine comédie " des Papes en enfer. Cette avidité du pouvoir temporel est pour l’auteur italien le péché le plus grave. Pour le bien de l’humanité Pape et Empereur, " ces deux Dieu ", doivent reprendre leur collaboration mais chacun dans sa sphère propre et dans la pleine indépendance de son autorité. En somme la séparation des pouvoirs avant la lettre.

Rien d’étonnant que Dante soit condamné à être brûlé vif le 13 mars 1303. Heureusement cette sentence ne sera jamais exécutée. Il a quitté Rome à temps. Mais il ne reverra jamais plus sa ville natale où le Pape a réussi à fomenter la guerre civile pour arriver à ses fins. Dante, qui prône la séparation des pouvoirs civils et religieux, est étonnamment moderne ….

" Beau sujet à méditer par les Européens pour qui la laïcité est un concept très étrange et qui auraient voulu introduire la vision d'un ordre religieux dans la constitution européenne ", a tenu à souligner la présidente du Comité Européen Marseille. Peut-être un exemple à méditer dans l’histoire européenne.

 

LE DÉBAT

Les propos de l’oratrice ont captivé le public. Une auditrice du Lubéron, qui est aussi une grande voyageuse, a fait part de son émotion. Elle revient du Cambodge. Les pyramides de crânes d’innocents Cambodgiens assassinés par les Khmers rouges ont éveillé en elle des réminiscences dantesques, le 20° siècle illustrant tristement les visions d’apocalypse.

Notre secrétaire général, quant à lui, a confessé s’être arrêté en cours de lecture, " pour ne pas descendre dans l’enfer et pour conserver de la Divine Comédie le sourire lumineux de Beatrix ". On a aussi évoqué les Baux de Provence qui ont inspiré Dante pour sa description de l’enfer ! Est-ce pour cette raison que l'illustre poète et penseur politique a choisi l'italien plutôt que le provençal pour écrire sa "Divine Comédie" ?

A l’issue de la conférence, la présidente a remis au nom du Comité Européen Marseille un presse papier à l’effigie de l’euro. La soirée s’est achevée aux Arsenaux des Galères chers à Jeanne Laffite et aux intellectuels marseillais, pour un repas " al Dante ", bien sûr !

Monique BELTRAME, présidente du Comité Européen Marseille

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