De la Résistance à l'Europe
Des millénaires
d'affrontements et de persécutions ont connu leur apogée sur le
continent européen au cours du 20ème siècle. La rationalité
a été mise au service d'une véritable industrie de la mort
(toujours active aujourd'hui mais sous d'autres formes). La civilisation a failli
ne jamais s'en relever Pour éviter le retour de la solution finale, les
résistants de tous pays, de toutes origines, de toutes conditions sociales,
se sont unis pour construire une Europe fraternelle et pacifique. Aujourd'hui,
dans un monde surpeuplé, instable et dangereux, l'Union européenne,
toujours en construction, pourrait permettre à l'humanité de découvrir
une nouvelle approche de la résolution de ses problèmes. Non plus
par la confrontation, la violence, la terreur, l'abaissement de l'autre, les industries
de la mort, mais par la reconnaissance de l'autre, son droit à la différence
et à une vie digne, le dialogue, la mise en commun des ressources, les
échanges. Toutefois, saura-t-elle éviter que la rationalité
économique et la logique financière n'entraînent l'être
humain et son environnement dans un univers unidimensionnel qui désenchante
la jeunesse et qui est la négation même de la vie ?
A quoi sert l'Europe
?
À CONSTRUIRE LA PAIX ! Et
la paix entre Européens se construit officiellement depuis le 9 mai
1950, grâce à une déclaration conçue, rédigée,
argumentée en externe par Jean Monnet, et lancée officiellement
par Robert Schuman, alors ministre des Affaires étrangères
du gouvernement français. Dans cette déclaration, Robert Schuman
a proposé aux ennemis de la veille, la France et l'Allemagne, et à
toutes les nations qui voudraient s'y joindre, la mise en commun des productions
de charbon et d'acier. Six nations ont répondu à cet appel et créé
la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier)
: France, Allemagne, Belgique, Pays Bas, Luxembourg, Italie. L'UNION EUROPÉENNE,
qui compte aujourd'hui 25 nations, est le fleuron de la dynamique initiée
par cette déclaration.
En fait, la marche vers une réconciliation a débuté
durant les hostilités. A deux reprises au cours de la Seconde Guerre mondiale,
Winston Churchill a exprimé publiquement sa conviction que l'Europe,
une fois les hostilités terminées, devrait s'unir. Cette perspective
était aussi souvent évoquée dans les maquis. Déjà,
on réfléchissait à la construction d'une Europe fraternelle
et pacifique. On ne parlait pas de revanche et chez ces grandes âmes, le
cur ne connaissait pas la haine pour un peuples adverse. Pour s'en convaincre,
il suffit de lire la lettre rédigée par Missak (Michel) Manouchian* juste avant son exécution..
Dès le lendemain de la guerre, le premier mouvement fédéraliste
européen a vu alors le jour, créé par un Français,
Henri Frenay, ancien chef d'un des plus grands réseaux de résistance
(mouvement Combat), un Allemand, Eugen Kogon (1), déporté
à Buchenwald et l'Italien Altieri Spinelli, incarcéré
dans les prisons de Mussolini. Chemin faisant, d'autres Résistants distingués
par leur peuple, leur emboitèrent le pas. Comme l'Allemand Willy Brandt
qui combattit contre les nazis dans la Résistance norvégienne.
Pour ces Résistants, l'Europe n'est pas une addition de nations mais
une démocratie transnationale fondée sur le respect de l'autre.
Une étape importante est franchie en 1948. En mai, un congrès
s'est tenu à La Haye en vue d'examiner et de formuler des propositions
visant la création d'un organisme qui représenterait l'Europe démocratique.
L'illustre homme d'État de l'indomptable Royaume Uni de Grande-Bretagne,
Winston Churchill en personne, a jeté dans la bataille tout son prestige,
qui était immense, pour mettre sur les rail l'unité de l'Europe.
Son mot d'ordre : "Unissez-vous !"
À SAUVEGARDER
LES DROITS HUMAINS ET LES LIBERTÉS FONDAMENTALES
Le Congrès de la Haye a donné le coup d'envoi
à la création du Conseil de l'Europe. Le traité de Strasbourg
du 5 mai 1949, dans son article Ier, a énoncé le but du Conseil :
"réaliser une union plus étroite entre ses membres afin de sauvegarder
et de promouvoir les idées et les principes qui sont leur patrimoine commun
et de favoriser leur progrès économique et social". Dix pays ont
signé d'emblée ce traité : Belgique, Danemark, France,
Irlande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède.
L'année suivante, le Conseil de l'Europe a élaboré
une Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des
libertés fondamentales. Aujourd'hui, 45 États l'ont ratifiée,
de l'Islande à la Turquie, du Portugal à la Russie. Hélas !
son application à l'Est (hors zone UE), est loin d'être satisfaisante.
La Russie se livre à un véritable génocide en Tchétchénie
(près de 250 000 morts dont 45 000 enfants). En 1959, la CEDH (Cour
Européenne des droits de l'homme) a été mise en place.
Elle siège toujours à Strasbourg et se compose de 45 juges, totalement
indépendants, élus pour 6 ans. Toute personne résidente (particulier,
association) s'estimant victime d'une violation de la Convention et qui a épuisé
les voies de recours devant les juridiction de son pays, peut saisir cette Cour.
La Constitution européenne qui sera soumise en 2005 aux Français
par la voie référendaire, prévoit la reconnaissance de la
CEDH par l'Union européenne.
À IMBRIQUER LES PEUPLES DE L'EUROPE DANS UNE UNION SANS
CESSE PLUS ÉTROITE, ET À ASSURER UNE PROSPÉRITÉ ÉCONOMIQUE
POUR TOUS
Sans attendre le Congrès de la Haye et la création du
Conseil de l'Europe, la France avait commencé, dès la Libération,
à définir le sens de son action politique dans l'idée transnationale
d'une lutte contre la barbarie. Le préambule de la Constitution de 1946
en fait foi :"Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres
sur les régimes qui ont tenté d'asservir la personne humaine, le
peuple français proclame à nouveau... les droits inaliénables
et sacrés de l'homme ..." sans faire en aucune façon allusion à
une quelconque nation coupable des crimes commis durant les années dramatiques.
À l'extérieur, l'action de la France, conduite par d'authentiques
Résistants, est aussi très claire. Le général Koenig
(2), chef des Forces Françaises Libres à la Libération, en
tant que commandant en chef français en Allemagne a posé les bases
d'un rapprochement franco-allemand "indispensable pour contruire l'Europe"- avec
l'accord du général de Gaulle et du gouvernement. Prenant le risque
de choquer les Français (encore rationnés), il a fait assurer sur
le champ l'aide de la France au ravitaillement de la Sarre, au bord de la famine,
qu'il considère comme un trait d'Union avec l'Allemagne (envoi pendant
six mois de trente à cinquante mille tonnes de blé français
pour épargner la famine à ces compatriotes Allemands). En fait,
l'envoi de ces quantités, infimes à l'échelle d'un pays comme
la France, a risqué surtout de soulever l'ire de l'opinion publique française,
de bloquer toute évolution des relations entre les deux anciennes puissances
et d'interdire tout progrès sur le continent. Le secret des opérations
fut donc de mise.
Enfin, le 16 avril 1948, le général Koenig (2)
a signé à Paris pour la zone française d'occupation, la convention
de coopération économique européenne (Plan Marshall). Pourtant,
là encore, des responsables politiques (admirateurs de Staline) ayant prise
sur l'opinion publique, accusèrent alors le gouvernement de "sacrifier
la France à un plat de lentilles" ! On connaît la suite: la
convention de coopération économique européenne a initié
le redressement spectaculaire de l'Europe et a donné le coup d'envoi aux
"Trente glorieuses".
Dans les années qui ont suivi la Libération, des chefs
à l'autorité reconnue et possédant une claire vision de l'intérêt
commun, ont sacrifié l'intérêt national sans lendemain, illusoire,
au profit d'une action profitable à tous sur une très longue durée,
à ceux qui en avaient le plus besoin, d'abord ! On était loin,
très loin, de cette conception de petite boutiquière qui se résume
en une formule simpliste : "I want my money back !" Qu'on traduit par "rendez-moi
tout de suite mon argent !" Imaginons des paysans contraints de rendre les
semences qu'ils viennent de semer. Avec quoi le monde se nourrirait-t-il alors ?
L'histoire a retenu la "Déclaration Schuman" comme l'acte révolutionnaire
qui a substitué à la relation de "vainqueur" à vaincu, celle
de partenaires égaux devant la loi commune - et l'arbitrage du droit à
celui de la force armée.
Dans la logique de cette déclaration,
le traité de Paris de 1951 a institué la C.E.C.A. (Communauté
Européenne du Charbon et de l'Acier), la première Communauté
européenne
Pour commémorer la Déclaration Schuman,
le 9 mai a été décrété "journée de l'Europe"
et des milliers de manifestations se déroulent d'un bout à l'autre
du continent.
La "Déclaration Robert Schuman" du 9 mai 1950 est donc l'acte
fondateur de l'Europe. Elle répond à la question cruciale :
comment assurer la paix ? La Seconde Guerre Mondiale vient de s'achever avec l'anéantissement
de deux villes japonaises par l'arme atomique. L'extermination des civils a été
à l'ordre du jour sur tous les continents. Une extermination effectuée
avec des moyens industriels, avec toute la puissance des États. La civilisation
européenne a failli ne jamais s'en relever. En cette année 1950,
elle bénéficie à l'Ouest de la protection américaine ;
à l'Est elle continue à subir le joug et les mensonges d'une idéologie
inhumaine et cruelle.
Sur le continent européen ruiné, divisé,
on ne conçoit pas une paix durable sans une Europe unie. Il faut d'abord
que les États à l'Ouest acceptent de ne plus se percevoir comme
des "ennemis héréditaires". La Déclaration Robert Schuman
va leur donner l'occasion de construire entre eux un nouveau type de relations
basées, non plus sur la confrontation, mais des projets à mener
en commun dans l'intérêt de tous.
La Déclaration
Schuman, inspirée par Jean Monnet, fait rimer solidarité et "fédération
européenne". C'est le point de départ d'une dynamique irrésistible
: "La mise en commun des productions de charbon et d'acier assurera immédiatement
l'établissement de bases communes de développement économique,
première étape de la fédération européenne,
et changera le destin de ces régions longtemps vouées à la
fabrication des armes de guerre dont elles ont été les plus constantes
victimes [...]. L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction
d'ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes - créant
d'abord une solidarité de fait.
Le but poursuivi s'inscrit dans une vision mondiale et pacifique :"Cette
production sera offerte à l'ensemble du monde sans distinction ni exclusion,
pour contribuer au relèvement du niveau de vie et au progrès des
uvres de paix. L'Europe pourra, avec des moyens accrus, poursuivre la réalisation
de l'une de ses tâches essentielles : le développement du continent
africain".
Tel est le message essentiel et vivant que les "pères fondateurs"
nous ont légué. Leur génie a été de susciter,
de créer ces" solidarités de faits". Même la dernière
réalisation en date, l'euro, s'inscrit dans la dynamique qu'ils ont initiée
tout comme le forum de Barcelone et l'Euro-Méditerranée.
L'Union européenne a repris les principes du plan Marshall. Des
aides substancielles sont accordées aux nouveaux arrivants. Mais les "anciens"
ne sont pas oubliés pour autant ! Les États gèrent, entre
autres fonds, le FEDER (Fonds Européen de Développement Régional).dont
l'Union a défini les principes d'éligibilité (les critères
pour en bénéficier). La Commission européenne contrôle
à posteriori l'utilisation des fonds. C'est là le point sensible,
car elle ne dispose même pas du nombre de fonctionnaires de la ville de
Marseille pour contrôler l'usage de ces fonds ! IL n'existe pas non
plus une véritable justice européenne pour poursuivre et juger les
délinquants !
Quand les États sont impuissants à remplir les objectifs
européens qu'ils se sont donnés, en raison des dimensions ou des
effets envisagées, l'Union peut agir : c'est le principe de subsidiarité.
On regrettera que nos actuels responsables politiques n'aient pas toujours
pleinement conscience du sens de cette Union, de son énorme potentiel,
et que les uns et les autres succombent régulièrement à la
tentation d'utiliser l'Europe à des fins purement politiciennes. Peut-être
seront-ils inspirés par l'exemple donné par ces hommes et ces femmes
d'action courageux, qui furent aussi des hommes et des femmes politiques déterminés ?
Grâce à eux, les glorieux combats de la Résistance trouvèrent
un prolongement dans une action politique européenne authentique qui changea
et continue à changer la face du monde.
L'Europe, dont la construction n'est pas achevée, pourrait servir
de référence à un monde surpeuplé, instable et dangereux.
Et permettre à l'humanité de découvrir une nouvelle approche
de la résolution de ses problèmes. Non plus par la confrontation,
la violence, la terreur, l'abaissement de l'autre, les industries de la mort,
mais par la reconnaissance de l'autre, son droit à la différence
et à une vie digne, le dialogue, la mise en commun des ressources, les
échanges.
Avec l'Europe, on a parié, non sur la guerre, mais sur la
paix, sur les formidables changements d'attitudes qu'elle exige de la part de
tous pour résoudre les problèmes. Et susciter un renouveau de la
civilisation. Un message d'espérance qui n'est toujours pas compris par
tous, hélas !
L'ÉQUIPE
DU COMITÉ EUROPÉEN MARSEILLE
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